Justin Weiler : peindre avec la lumière, dissimuler pour mieux révéler
Il y a chez Justin Weiler une obsession du seuil, cet espace trouble où l'on n'est ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. Diplômé de l'ENSBA avec les félicitations du jury, soutenu très tôt par le FRAC et le Mobilier National, l'artiste construit depuis une dizaine d'années une œuvre qui interroge inlassablement la frontière : entre l'ombre et la lumière, entre le geste et sa disparition, entre la surface et ce qu'elle recouvre.
Le mot latin Operire (couvrir, dissimuler) donne son titre à une douzaine de ses expositions personnelles et résume à lui seul son geste fondateur : une peinture qui cache pour mieux faire apparaître, construite par couches successives d'encre et de couleur, dans un protocole quasi chirurgical où l'accident garde pourtant sa place. Passé des noirs profonds de l'encre de Chine à la couleur sur verre, matériau devenu central, transparent et réfléchissant, où le spectateur se retrouve littéralement pris dans l'œuvre, Weiler a mené ce langage plastique des ateliers institutionnels (Mobilier National, Palais de l'Élysée, Casa de Velázquez) jusqu'aux vitrines mondiales de la Maison Saint Laurent.
Dans cet entretien, il revient sur cette cohérence rare entre recherche conceptuelle et rayonnement public, sur son rapport à la lumière, qu'il ne représente pas mais avec laquelle il travaille directement, et sur cette dualité qui traverse toute sa pratique : le contrôle absolu du geste, et le désir constant de le brouiller, voire de l'effacer.
Operire, couvrir, recouvrir, cacher, dissimuler, c'est le mot latin qui chapote six de tes expositions personnelles. Est-ce que ce n'est pas paradoxal, pour un artiste, d'avoir choisi le dissimulation comme geste fondateur ?
Operire est le titre de 12 de mes expositions personnelles.
Ce terme résume ma pratique et mon geste artistique.Ma peinture couvre et cache, mais elle laisse apparaître aussi. Et sans dissimulation, il n'y a pas d'apparition.
Je pense que l'on regarde mieux ce qui est caché.
Dans ma peinture c'est en scrutant que l'on passe le seuil, je rends visible ce qui cache et c'est la succession de gestes répétés qui crée la lumière. Il y a également une idée de frustration du regard qui donne envie d'aller voir ce qui se passe derrière.
Tu travailles par couches successives, des passages lents et répétés d'encre ou de peinture. Est-ce que ce geste répété est une discipline, une méditation, ou au contraire une forme d'acharnement contre la surface ?
C'est de la réserve de peinture que la lumière apparaît et les couches successives font partie du protocole. Il ne s'agit pas d'un acharnement, plutôt d'un recouvrement subtil et patient et je pense travailler non pas contre mais avec la surface.
C'est la répétition de mon geste qui crée la profondeur et la vibration de la peinture. Je le vois comme un geste chirurgical mais également un geste conceptuel d'épuisement
Le verre est devenu central dans ta pratique. Qu'est-ce que le verre peut faire que la toile ne peut pas faire ?
Le verre est une frontière physique et non visuelle.
Contrairement à une toile, le verre est transparent, il peut se superposer. le regard peut le transpercer et surtout il peut refléter.
Ce reflet fait partie intégrante de l'œuvre, j'aime quand le spectateur se reflète et apparaît dans l'œuvre. Il se projette directement à l'intérieur.
La frontière entre intérieur et extérieur revient comme une obsession dans ton travail : stores, serres, vitrines, rideaux de fer. Est-ce que tu es fondamentalement un artiste du seuil, de ce moment juste avant d'entrer ou de sortir ?
Complètement, c'est exactement ce que je souhaite représenter dans tout mon travail.
J'aime à penser que le seuil est un espace proche de la boîte opaque de l'expérience du chat de Schrodinger. Le chat est vivant et mort. Pour moi le seuil est un espace où on est à la fois à l'intérieur et à l'extérieur en même temps dans la réalité et la fiction . Un espace de passage et de contemplation, d' attente et d'action. C'est un espace de paradoxes en quelques sortes.
Au Musée d'arts de Nantes, tu as investi l'espace vitré du parvis : une œuvre qui change selon l'heure, la météo, la lumière lunaire. Est-ce que tu considères que tu as terminé une œuvre, ou est-ce que c'est le temps et la lumière qui finissent le travail à ta place ?
Je considère que l'œuvre est finie quand elle sort de l'atelier
et que la lumière, les saisons existent dès la genèse d'une œuvre, je pense toujours par où la lumière va passer pour permettre l'apparition d'ombres portées. Pourtant les surprises qui apparaissent lors de l'installation sont toujours très intéressantes et l'œuvre prend vie dès son exposition.
On dit que tu travailles avec la lumière plutôt que tu ne la représentes, dans la lignée du Light and Space Movement californien, de Larry Bell. Mais toi tu restes profondément attaché au dessin, à une armature. Comment tu tiens ces deux exigences ensemble ?
"Justin Weiler, un artiste qui peint avec la lumière"
Une phrase d'un des premiers textes critiques sur mon travail est restée et a été beaucoup reprise. Je pense qu'aujourd'hui encore elle est toujours d'actualité.
Le dessin et la lumière ne sont pas incompatibles, j'espère le démontrer tous les jours. Il n'y a pas de dessin, de peinture sans lumière. Je suis effectivement très attaché au minimalisme américain qui est une réelle source d'inspiration.
Après des années de noir, les encres de Chine, les différents niveaux de noirs superposés, tu es passé à la couleur sur verre. Qu'est-ce qui s'est passé ? C'était une rupture ou une continuation ?
C'est en voulant faire du noir a partir des couleurs primaires, que j'ai superposé des verres et en retirant un la couleur est apparue. Cela vient d'un accident dans ma recherche.
Il s'agit bien d'une continuation et non pas d'une rupture. D'ailleurs le noir j'y reviens en partie aujourd'hui avec ma dernière exposition personnelle chez RX&SLAG GALLERY, mais d'une différente manière, je suis plus dans les niveaux de gris.
En 2023 tu réalises les vitrines de la Maison Saint Laurent à Paris, Londres, Milan, Séoul, Los Angeles, Tokyo, Dubaï... Une commande commerciale mondiale. Comment tu réconcilies ça avec la rigueur conceptuelle de ta pratique d'atelier ?
Non, il ne s'agit pas d'une commande commerciale, nous étions plusieurs en lice et j'ai conçu un projet dans la lignée de mon travail. Il est vrai que la Maison Saint Laurent à des codes couleurs et une esthétique proches des miens.
Les deux univers se sont retrouvés parfaitement. Toutes ces stèles en dégradés de noir pourraient être des œuvres exposées dans n'importe quelle galerie et pas que en vitrines de magasin. D'ailleurs, un de mes rêves serait de réunir un jour ces 54 stèles pour les présenter dans une même installation.
Le Mobilier National t'a commandé deux tapis et une tapisserie, et une de tes œuvres est installée au Palais de l'Élysée. Le fait qu'une œuvre soit faite pour être piétinée ou qu'elle se retrouve dans un palais de la République — ça change quelque chose à ce qu'elle dit ?
Je suis entré dans les collections du Mobilier National avec l'acquisition de trois tableaux qui doivent être adaptés, retranscrits en tapisserie et tapis.
Ce n'est pas l'œuvre en elle-même qui sera piétinée et dans le cas présent, il sagit dune tapisserie donc elle sera installée au mur.
Plus sérieusement, il s'agit vraiment d'un travail passionnant avec le Mobilier National et la Manufacture de Beauvais. Pierre Bureau qui travaille sur cette réalisation accomplit un travail remarquable d'une minutie extrême.
Il est compliqué de retranscrire une œuvre sur verre en tapisserie, c'est un véritable défi.
Comment rendre la transparence du verre sur une œuvre textile ? La vision de Pierre est plus qu'intéressante et j'ai hâte de voir le résultat final, dans plusieurs années.
À Madrid, tu travailles à partir du Palacio de Cristal du Retiro, une serre construite en 1887 pour exposer la vie des Philippines colonisées. Tu choisis d'y emprisonner des Aloé vera, symboles d'immortalité. Est-ce que ton travail est politique, même quand il semble purement formel ?
Mon dossier pour la Casa de Velazquez, était un projet avec comme base le Palacio de Cristal qui il est vrai a été construit pour y abriter le pavillon des Philippines lors de l'exposition universelle. Pour moi c'était surtout cette architecture de verre et d'acier qui m'intéressait et mon projet initial était des stèles en verre que je souhaitais exposer dans le lieu. Ce projet n'a pas pu se réaliser à cause du confinement et à la place j'ai effectivement fait une Aloé Vera. Les stèles ont été réalisées ensuite et exposées à la collection Lambert.
L'architecture est toujours un sujet central pour moi, une source d'inspiration et de réappropriation.
Mon travail est forcément politique car il parle de frontière et de passage, de rideaux de fer, de Dédale. Je préfère brouiller les pistes et ne pas être si claire ni explicite dans mon discours.
Tu cherches l'accident dans ta pratique quotidienne. Mais tes œuvres donnent une impression de maîtrise absolue, presque chirurgicale. Comment tu fais coexister le contrôle et la surprise dans le même geste ?
Il y a toujours une phase de recherche dans mon travail à la suite de laquelle je mets en place un protocole et c'est là que coexiste accident et pratique chirurgicale. Mais bien évidemment que lors des séances de peinture le protocole doit être respecté, la maîtrise du geste, la précision font mon œuvre.
Il y a une dualité que j'essaie de faire cohabiter et malgré tout le protocole que je mets en place il y a toujours un moment dans la peinture ou j'improvise.
Mon geste de peinture reste celui de gommer le geste du peintre et cela devient un enjeu.
Tu as été diplômé de l'ENSBA avec les félicitations du jury, primé par l'Académie des Beaux-Arts, soutenu par le FRAC, le Mobilier National, une reconnaissance institutionnelle rare et rapide. Est-ce que ça t'a protégé ou est-ce que ça t'a mis dans une cage, justement ?
Je ne me sens pas particulièrement plus légitime, à vrai dire je n'y ai pas vraiment réfléchi, l'important pour moi est de travailler, de produire et d'exposer. J'aime quand mon travail est bien reçu et apprécié. Le fait d'être reconnu par des institutions est aussi important que par les privés, les collectionneurs ou mes proches.
J'ai tout de même le sentiment de devoir être à la hauteur ce qui est contradictoire.