Entre Orient et Occident, la quête intérieure de Shuo Hao


Entre mythologies grecques et chinoises, métaphores, animaux symboliques et quête intérieure, Shuo Hao développe une œuvre profondément nourrie par la transformation. Pour l'artiste, la création est indissociable d'un processus de déconstruction et de reconstruction permanent, où chaque œuvre devient le reflet d'une renaissance personnelle.

À travers la peinture, l'installation et l'écriture, elle explore les liens invisibles qui unissent les cultures, les récits fondateurs et l'expérience humaine. Convaincue que l'art possède une dimension thérapeutique, Shuo Hao fait de son travail un espace de guérison, de transmission et de dialogue.

À l'occasion de cette rencontre, elle revient sur son rapport aux mythes, à la métaphore, à la liberté et à cette recherche constante de sens qui traverse l'ensemble de son œuvre.


Tu es née à Baoding, tu as étudié aux Beaux-Arts de Pékin, puis la Sorbonne, puis Strasbourg — c'est un parcours très fragmenté géographiquement. Est-ce que ce déracinement répété nourrit directement ta peinture, ou tu le vis plutôt comme quelque chose à surmonter ?

Je vois ma vie comme un processus constant de déconstruction et de reconstruction. Ce sont des changements et des renaissances successives, ce qui rend les joies comme les peines extrêmement intenses.

C'est précisément dans ce mouvement que je découvre les secrets de l'existence, pour ensuite les transformer en œuvres.

Il y a un moment où tu passes de la Chine à la France. Qu'est-ce qui change dans ton regard sur la mythologie quand tu te retrouves immergée dans l'iconographie occidentale ? Est-ce que ça crée un conflit, ou une liberté ?

J'ai trouvé beaucoup de points communs entre les mythologies orientales et occidentales. En même temps, j'ai réalisé que la mythologie grecque véhicule de nombreuses visions injustes envers les femmes. Dans le système mythologique chinois, le monde a été créé par une femme (Nüwa), ce qui m'apporte un grand réconfort. J'associe donc ces deux cultures : pour moi, c'est une manière de libérer la liberté à travers le conflit.

Tu peins à l'huile sur bois et sur toile, mais aussi au pastel sur papier — deux rapports au geste très différents. Comment tu choisis le support en fonction de ce que tu veux dire ?

Au début, je travaillais uniquement le pastel. C'est un matériau que j'ai découvert et exploré par moi-même. Plus tard, je me suis tournée vers la peinture à l'huile parce que les pastels de grand format sont très difficiles à conserver.

J'ai donc commencé à peindre à l'huile en imitant ma technique du pastel. Aujourd'hui, mes pastels me servent de croquis et de travaux préparatoires.

Dans Huile de vitre, tu intègres des meubles anciens détournés — tables, tiroirs, paravents. Quand est-ce qu'un objet trouvé devient œuvre pour toi ? Qu'est-ce qui déclenche cette décision ?

L'objet devient œuvre lorsqu'il commence à exister par lui-même, lorsqu'il acquiert sa propre personnalité. Ce n'est pas vraiment une décision qui me revient : quand le moment est venu, je m'arrête, et l'œuvre est accomplie. Je pense que c'est un désir profond et une impulsion à devenir un "soi" complet qui me poussent à créer ainsi.

Pour moi, chaque installation de cette série est un être humain à part entière.

Tu dis : "Je manie les métaphores pour révéler la vérité. Des métaphores infinies." Mais une métaphore peut aussi masquer, non ? Est-ce qu'il t'arrive d'utiliser l'image pour ne pas dire quelque chose directement ?

En y repensant, je réalise que j'aime les métaphores depuis mon enfance. Elles m'empêchent de me sentir seule, car elles me permettent de voir la richesse et les multiples facettes d'une seule et même chose.

Cela me montre à quel point le monde est abondant. Loin de masquer la réalité, je pense que la métaphore est une révélation.

Tu fais dialoguer le Yi Jing, la mythologie grecque et les figures chrétiennes dans une même exposition. Est-ce que tu crois à une universalité des mythes, ou tu joues justement sur leur incompatibilité ?

Je suis convaincue que les mythes prennent racine dans la vie réelle. Le Yi Jing, quant à lui, est une philosophie très concrète que l'on peut appliquer au quotidien.

J'ai découvert qu'ils sont profondément connectés. Ce qui est touchant, c'est qu'ils s'associent à merveille pour permettre à des personnes de cultures totalement différentes de se comprendre. C'est exactement ce que je souhaite mettre en lumière.

Tu as publié une collection de cinquante textes courts en parallèle de l'expo — en mandarin et en anglais. Pourquoi pas en français ? Et comment tu vis le fait d'écrire dans deux langues qui ne sont pas celle de ton quotidien à Paris ?

Le livre a pourtant été entièrement traduit en français, ce qui a demandé énormément de temps. Cependant, la galerie a finalement choisi de le publier en anglais pour s'adresser aux collectionneurs du monde entier. La traduction anglaise a aussi exigé beaucoup de temps et d'énergie.

Quant à l'écriture, j'écris en chinois, car c'est ma manière de m'exprimer la plus naturelle.

Huile de vitre est traversée par un deuil personnel. Est-ce que l'art a vraiment une fonction réparatrice pour toi, ou c'est quelque chose que tu dis pour rendre le travail plus accessible — et que la réalité est plus ambiguë ?

Je crois fermement que mon art a une fonction thérapeutique, et c'est là tout le sens de ma démarche. Il me guérit d'abord moi-même. Comme cela fonctionne réellement sur moi, je suis convaincue que cela peut aider les autres.

Je pense qu'il faut d'abord se comprendre soi-même, et je m'intéresse beaucoup à ma propre intériorité. C'est seulement lorsqu'on se comprend pleinement que l'on devient capable d'aimer véritablement le monde entier.

Si tu devais choisir une seule œuvre qui résume tout ce que tu es en train de chercher en ce moment — pas forcément la tienne — ce serait quoi ?

Récemment, j'ai acheté un livre d'occasion à Paris. Le hasard a fait que le premier livre sur lequel j'ai posé la main était « Jonathan Livingston le goéland » , le livre que ma mère m'avait offert quand j'avais 18 ans (en version chinoise à l'époque).

Sa relecture m'a profondément émue. Même si certains le critiquent en le qualifiant de littérature de "feel good" un peu simpliste, ce livre a eu un impact immense sur moi. En redécouvrant cette version française, j'ai réalisé qu'aux différents âges de ma vie, j'ai traversé les différentes étapes de la croissance de Jonathan.

J'aime particulièrement la fin :
"Sans limites, Jonathan ?"
Oui, je le crois, sans limites.

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Anna Peter Breton — Peindre les paysages de la mémoire