Anna Peter Breton — Peindre les paysages de la mémoire
Entre souvenirs de voyage, horizons intérieurs et silhouettes presque fantomatiques, l’univers d’Anna Peter Breton oscille constamment entre réel et imaginaire. Née en Hongrie avec des racines kirghizes, l’artiste développe depuis Paris une peinture délicate, vaporeuse et profondément contemplative, où la lumière semble toujours sur le point de disparaître.
Ses œuvres, à la frontière entre figuration et abstraction, convoquent autant les grands espaces d’Asie centrale que l’esthétique du silence japonais. À travers des compositions floues et aquarellées, Anna Peter Breton explore la mémoire, l’impermanence et les traces émotionnelles laissées par les lieux traversés.
Alors qu’elle présente actuellement une exposition solo à la Scuola Grande dei Carmini à Venise, en plein cœur de la Biennale, l’artiste revient sur son rapport au voyage, à la féminité, à la spiritualité et à cette peinture atmosphérique devenue sa signature.
Vous êtes née en Hongrie, avec des racines kirghizes - comment ces deux identités cohabitent-elles dans votre travail ?
Ces deux identités cohabitent en moi de manière assez naturelle. La Hongrie représente pour moi une mémoire d’Europe centrale, une certaine sensibilité, une mélancolie, une profondeur culturelle. Mes racines kirghizes portent autre chose : un rapport plus vaste à la nature, aux grands espaces, aux montagnes, au ciel, presque à une forme de spiritualité.
Ces influences ne sont pas toujours visibles de façon directe dans ma peinture, mais elles habitent mon imaginaire. Ce sont des lieux, des souvenirs, des atmosphères qui reviennent souvent. Je pense que mon travail se nourrit de cette rencontre entre mémoire européenne et horizon plus spirituel d’Asie centrale.
Vous vivez à Paris depuis 2009. Qu’est-ce que cette ville vous a apporté artistiquement que la Hongrie ne pouvait pas vous donner ?
Paris m’a apporté une ouverture immense. Budapest est une ville que j’aime profondément, mais Paris reste un centre mondial de l’art, avec une histoire, des institutions, des galeries, des rencontres et une énergie artistique très particulière.
Vivre ici m’a permis de me projeter davantage comme artiste, de comprendre que l’art pouvait être non seulement une pratique intime, mais aussi une vie, un engagement, une conversation avec un monde plus large. Paris m’a donné une exigence et une ambition que je n’aurais peut-être pas trouvées de la même manière ailleurs.
Votre technique a été décrite comme aquarellée, floue, presque impressionniste. Comment avez-vous développé ce style particulier ?
Ce style est venu très naturellement. J’ai commencé par faire beaucoup d’aquarelles, de manière intuitive, en aimant le rôle de l’eau, de la transparence, de l’accident. En parallèle, je travaillais aussi à l’huile, et peu à peu les deux techniques se sont rejointes.
J’ai cherché dans l’huile cette même sensation fluide, presque aqueuse, avec des formes qui apparaissent et disparaissent. Le flou m’intéresse parce qu’il laisse une place à l’imaginaire. Je ne cherche pas à tout définir, mais plutôt à transmettre une atmosphère, une lumière, un souvenir.
Vous travaillez souvent à partir de souvenirs de voyage — peignez-vous sur le vif ou toujours a posteriori, depuis la mémoire ?
Je fais les deux. Il m’arrive de travailler sur le vif, mais souvent, pendant un voyage, tout va trop vite. Alors j’écris beaucoup dans mes carnets, je note des impressions, des couleurs, des sensations, et je prends aussi des photos.
Mais la photo n’est jamais une copie à reproduire. Elle sert plutôt de point de départ. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est ce que le lieu laisse en moi après coup. La mémoire transforme les choses, les simplifie, les rend plus intérieures. C’est souvent là que le paysage devient peinture.
La figure féminine revient souvent dans vos œuvres. Qu’est-ce que ce sujet vous permet d’explorer que d’autres ne permettent pas ?
La figure féminine est un sujet que j’ai abordé il y a longtemps, mais elle a pris une dimension particulière après mon expérience de la maternité. Elle m’a permis d’explorer des thèmes comme la transmission, la vulnérabilité, la force intérieure, la douceur, mais aussi l’effacement.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas forcément la représentation directe d’une femme, mais plutôt une présence. Une silhouette, une apparition, une énergie. La figure féminine peut devenir presque allégorique ou spirituelle, et porter plusieurs états à la fois : force et fragilité, lumière et mystère.
En 2022 vous avez publié un livre de souvenirs de voyage au Japon. Quel rapport particulier entretenez-vous avec ce pays ?
Le Japon occupe une place très importante dans mon imaginaire. J’ai toujours été fascinée par cette culture, par son rapport à la nature, au silence, au détail et à l’impermanence. Nous y avons aussi fait notre voyage de noces, donc il y a une dimension très intime liée à ce pays.
Lors de mon premier voyage, j’ai vraiment eu l’impression d’être sur une autre planète. Tout me semblait à la fois très codifié et extrêmement poétique. Cette manière de voir la beauté dans ce qui est fragile, discret ou éphémère résonne beaucoup avec ma peinture.
Le voyage est-il pour vous une source d’inspiration ou une nécessité vitale — et quelle est la différence ?
Le voyage est évidemment une source d’inspiration. Il renouvelle le regard, il apporte d’autres lumières, d’autres couleurs, d’autres rythmes. Mais c’est aussi un besoin plus profond : celui d’ouvrir les horizons, de sortir de soi, de retrouver une disponibilité intérieure.
Aujourd’hui, mon rapport au voyage change un peu. J’ai moins envie d’aller uniquement vers l’inconnu. J’aime aussi retourner dans des lieux qui m’ont marquée, les revoir autrement, les approfondir. Le voyage n’est pas seulement une découverte, c’est aussi une relation qui se construit dans le temps.
Y a-t-il un endroit dans le monde que vous n’avez pas encore peint, mais qui vous habite ?
Oui, j’aimerais beaucoup explorer certains pays d’Amérique du Sud, notamment l’Argentine. Ce pays m’attire par ses grands espaces, ses paysages très vastes, presque dramatiques, et sa lumière.
J’aimerais aussi peindre davantage le sud de la France, surtout la Côte d’Azur. C’est une région qui a inspiré tant d’artistes, et on comprend pourquoi : la lumière y est très particulière, à la fois intense, douce et presque irréelle. Ce sont des lieux qui m’habitent déjà, même avant de les avoir vraiment peints.
Votre travail a inspiré la collection SS26 de la marque NUBU. Comment vivez-vous le fait de voir votre palette et vos formes transposées dans la mode ?
C’était très émouvant. J’ai été vraiment heureuse du résultat, parce que j’ai trouvé la traduction très fidèle à mon univers, pas comme une simple reproduction, mais comme une interprétation sensible.
Voir mes couleurs et mes formes devenir des vêtements, des volumes, des silhouettes en mouvement, c’était très fort. La peinture est souvent immobile, alors que la mode vit sur les corps. Au défilé, j’ai eu l’impression que mes tableaux circulaient autrement dans l’espace.
Votre art a été présent dans des publications comme Marie Claire et Beaux Arts Magazine. Est-ce que la visibilité médiatique change votre façon de peindre ?
Non, pas vraiment. Bien sûr, je suis très heureuse lorsque mon travail est publié, parce que cela lui permet de toucher un public plus large. C’est toujours encourageant.
Mais cela ne change pas ma recherche artistique. Dans l’atelier, je reste seule avec mes intuitions, mes doutes, mes couleurs. La visibilité accompagne le travail, mais elle ne doit pas le diriger. Je crois qu’il faut préserver un espace très libre et sincère dans la création.
Votre exposition solo ouvre aujourd’hui même à la Scuola Grande dei Carmini à Venise — qu’est-ce que ce lieu en particulier signifie pour vous ?
La Scuola Grande dei Carmini est un lieu extraordinaire, chargé d’histoire, de spiritualité et de beauté. C’est un véritable bijou dans Venise, avec une atmosphère presque divine. Et Venise est une ville très proche de mon cœur, par sa lumière, son rapport à l’eau, son caractère à la fois réel et irréel.
Ce qui me touche particulièrement, c’est que l’exposition a été pensée en dialogue avec le lieu. Il ne s’agit pas simplement d’accrocher des œuvres, mais de créer une présence dans l’architecture, en relation avec les fenêtres, les volumes, la lumière et les plafonds de Tiepolo.
La Biennale de Venise est l’un des rendez-vous les plus symboliques de l’art contemporain. Comment prépare-t-on une exposition solo dans ce contexte ?
C’est un travail très intense, qui demande à la fois une vision artistique claire et une organisation très précise. Il faut penser les œuvres, leur rapport au lieu, l’installation, la lumière, la circulation, les textes, la communication, les transports, les événements autour de l’exposition.
Cela prend des mois de travail et beaucoup de rigueur. Il faut suivre un planning, prendre des décisions artistiques mais aussi très pratiques. Heureusement, je suis très bien entourée. Pour un projet de cette ampleur, l’équipe est essentielle.
Quel est le fil conducteur de cette exposition vénitienne — quelle histoire voulez-vous que les visiteurs emportent avec eux ?
Le fil conducteur est le chiffre sept : les sept sphères célestes, les sept planètes, les sept vertus. Chaque sphère est associée à une couleur, à une planète et à une vertu, dans une structure inspirée des cosmologies anciennes mais réinterprétée de manière très personnelle.
J’aimerais que les visiteurs repartent avec une sensation de contemplation silencieuse, de sérénité, mais aussi avec une réflexion intime sur leurs propres vertus : l’amour, la compassion, la loyauté, la sincérité, le courage, l’émerveillement et la générosité. Ce sont des notions simples en apparence, mais essentielles.
Vous explorez les thèmes de l’identité, de la mémoire et de l’impermanence — est-ce que votre propre vision de ces thèmes a évolué au fil des années ?
Oui, bien sûr. Mon identité évolue avec les lieux, les expériences, les rencontres, les changements de vie. Je la vois de moins en moins comme quelque chose de fixe, mais plutôt comme une matière vivante, faite de couches successives.
La mémoire aussi change tout le temps. Elle transforme les souvenirs, les rend parfois plus flous, parfois plus intenses. Et l’impermanence est devenue de plus en plus centrale dans mon travail : rien ne reste vraiment tel quel, la lumière change, les paysages changent, nous changeons aussi. J’essaie d’intégrer cette fragilité dans ma peinture.
Si vous deviez choisir une seule œuvre qui vous représente entièrement, laquelle serait-ce et pourquoi ?
Je choisirais probablement Vanilla Sky. Pour moi, c’est un ciel presque parfait. Il contient beaucoup de choses que je recherche dans ma peinture : la lumière, la douceur, le flou, l’équilibre entre abstraction et sensation réelle.
C’est une œuvre apaisée, suspendue, qui invite le regard à respirer. Elle représente bien cette envie de créer des espaces où l’on peut se perdre doucement, sans que tout soit immédiatement expliqué.
Quelle est la prochaine frontière que vous voulez explorer — géographique, technique, ou personnelle ?
La prochaine frontière est liée au Japon, puisque je vais exposer à Nara à l’été 2027. C’est un projet qui me touche beaucoup, parce qu’il me permet de revenir vers un pays qui m’a profondément marquée.
J’aimerais aussi explorer l’idée de la route de la soie, comme un fil entre Venise et le Japon, en passant par l’Europe et l’Asie centrale. Cette traversée relie plusieurs dimensions de mon histoire personnelle et artistique : Venise, l’Europe, mes racines d’Asie centrale, puis le Japon comme horizon poétique et spirituel.